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KM Europe 2000 : réussites explicites et clivages tacites d'une économie de la connaissance à l'échelle de l'Europe

De mémoire d'Européen, cet événement consacré au KM fut le plus couru, avec ses quelque 2500 visiteurs. Il est vrai qu'il était gratuit, du moins pour ceux-ci, mais surtout, l'enjeu était important pour la Commission Européenne, qui s'est engagée sérieusement dans la construction de l'économie européenne de la connaissance. Très présente au cours de ces trois journées, elle avait bien préparé et mené les choses, avec le très "british" organisateur, Arkgroup, très en pointe dans ce domaine pour l'organisation d'évènements et avec la publication du magazine "Knowledge Management". KM Europe fut aussi la rencontre la plus riche, la plus explicite et pédagogique sur le plan des conférences et des débats, et la plus représentative de technologies réellement orientées vers le Knowledge Management.

KM Europe s'est révélé très international dans toutes ses composantes : celle des exposants, des conférenciers, et des visiteurs. Il confirmait enfin ce qui nous est apparu lors du KM Forum de Paris : les entreprises viennent avec des projets, les exposants repartent avec un suivi marketing intense à mettre en œuvre, et les conférenciers s'enrichissent de nouveaux contacts et projets. Nous sommes bien dans la spirale ascendante d'un domaine qui commence à être assez clairement identifié, et de plus en plus finement analysé pour ses enjeux, méthodes, et outils, contrairement à ce que quelques spécialistes gaulois des RH soutiennent encore.

Cela dit, ces compatriotes eussent été confortés dans leur défiance envers le KM s'ils étaient venus. Tout se passait en Anglais - a tel point que je fis rire le public d'un atelier en commençant une intervention par un joyeux "Bonjour!" – et pas un seul conférencier n'était issu de l'hexagone. Pas une seule grande entreprise française n'est venue affirmer son expertise face à Siemens et Daimler Benz, British Telecom, Shell, ou Skandia.

Les grandes compagnies européennes et américaines non seulement communiquent sur leur KM, indiquant ainsi leur souci de valoriser et gérer un capital intellectuel érigé au rang de ressource primordiale, mais elles offrent déjà des services à partir de leur expérience. Elles se sont d'ailleurs dotées de technologies avancées, ont parfois intégré des start-up, et elles sont entourées de conférenciers reconnus, auteurs et omnipraticiens capables de tenir un discours non techniciste, qui éloigne le spectre d'un KM subordonné aux seuls outils et aux informaticiens.

Le premier de ces conférenciers, très attendu, fut Larry Prusak d'IBM, l'homme qui dit-on créa le terme "Knowledge Management" avec Thomas Davenport, son co-auteur pour "Working Knowledge: How Organizations Manage What They Know". Il propose une approche à la fois globale et stratégique du KM, mais aussi locale, articulée autour de communautés, et toujours à partir des facteurs et comportements humains faisant appel à la connectivité, au discernement, et à l'intuition. C'est lui qui déclarait que "Tout système de KM qui dépense plus d'un tiers de son budget en technologies ne constitue pas une initiative de Knowledge Management, mais un projet de TI".

Une autre coloration humaine était proposée par Steve Denning, directeur du programme KM à la World Bank à Washington, qui a commencé en 1996, et auteur du livre "The Springboard: How Storytelling Ignites Action in Knowledge-Era Organizations". Il nous propose un retour à l'efficacité de la culture orale, par la méthode des contes (storytelling). Elle "permet de vivre, ressentir et comprendre les idées, combattre les difficultés de communication inhérentes à la complexité du KM" rapporte Annika Mercier-Laurent, observatrice attentive de l'évolution du KM.

Le Vice-Président de Skandia, Leif Edvinsson, auteur de Intellectual Capital: Realizing Your Company's True Value by Finding Its Hidden Roots, n'a pas raconté d'histoires, mais il a utilisé la métaphore de l'arbre : celui que représente le capital financier, qui produit des fruits, mais dont les racines sont les compétences. La dynamique intellectuelle humaine doit être le plus possible transformée en capital intellectuel de l'entreprise, stable, utilisable et réutilisable au travers de structures formalisées, devenant ainsi sa richesse primordiale.

Marcus Speh, knowledge manager de Shell International en Hollande, est l'homme qui expliqua à la Compagnie qu'il était capable de mettre une étiquette et un prix sur les pertes causées par le manque de connaissances, de lire dans le manque de communication et de transparence, d'y apposer des bilans chiffrés, et de fournir ainsi un vrai cas de KM. Sa conférence a développé la question du devenir du KM dans la nouvelle économie, à partir de thèses proches de celles de Debra M. Amidon.

D'autres intervenants ont retenu notre attention : Ove Hjelmervik (STATOIL) et Robert Engels (CognIT) ont présenté le passionnant cas FAROS, "de la hiérarchie au réseau"; Ron Young son approche holistique; Marion Elledge son séminaire sur l'importance de XML dans l'échange des savoirs au travers du Web, (une réalité essentielle sur laquelle il faudra revenir). Parmi ces conférenciers, aucun malheureusement ne présentait des expériences françaises. Il n'y a que sur les stands, au travers de démonstrations du reste fort appréciées, que des entreprises telles que Knowings, Arisem, ou Mediapps, démontraient l'avance de nos technologies.

Le clivage reste entier entre les "solutions" et les modèles et méthodes du KM : deux modes de pensée, de commercialisation, et d'action, coexistent, qui reflètent sans doute aussi des enjeux de pouvoir dans les organisations, et ne semblent pas pouvoir se rejoindre. Rares sont les outils qui reposent sur une approche managériale et méthodologique précise. Le cas de la société suisse Ibex représente une exception : son produit Project Vista répond en effet à une approche du KM par la modélisation et la capitalistion d'un management par projets. Voilà qui devrait encourager d'autres sociétés à concevoir leurs logiciels non pas pour intégrer diverses fonctionnalités, mais pour répondre aux processus et méthodes de mise en œuvre concrète du management des connaissances.

 

Jean-Marc Blancherie